Le moment le plus heureux de ma vie

Auteur Gaël Brajeul

En 2010, je finissais un travail photographique sur la mort réalisé sous l’angle des religions. J’avais commencé par traiter l’hindouisme en passant plus d’un an, par intervalles, à travailler sur le ghat principal de crémation à Varanasi. Pour ceux qui ne connaissent pas, c’est un lieu sacré de cette religion dans lequel, si jamais une fois mort, son corps y est brûlé, la croyance veut qu’il soit possible d’atteindre la Moksha, c’est à dire la libération du cycle infernal des réincarnations.

N’étant pas photographe de métier, je cherchais à être épaulé par un professionnel. C’est comme cela que j’ai rencontré, dans cette même ville, celle qui deviendra ma compagne.

En 2011, nous entamâmes un périple de 7 mois nous emmenant tous les deux à moto à travers l’Inde et le Népal. Cela afin de finaliser une partie du projet. De manière concomitante au retour, Delphine m’annonce qu’elle attend un enfant.

La grossesse se passe parfaitement et nous nous préparions à acceuillir ce cadeau de la vie. Nous lui trouvions son nom : Déva, qui veut dire lumière en langue Sanskrit.

Une semaine avant terme, un vendredi précisément, ma compagne ne sent plus bouger notre fille. En fin de journée, nous filons à la maison de la maternité et le verdict tombe, son coeur s’est arrêté.

Je n’y croyais pas : comment cela pouvait-il nous arriver, plus particulièrement à moi qui avais tant fait face à la mort ?

Le gynécologue qui nous suivait nous a conseillé d’attendre, pour des questions d’équipe réduite le dimanche, le lundi suivant pour mettre au monde notre enfant. Moi, naïvement, je pensais qu’une césarienne allait être pratiquée. Pas du tout, c’est un accouchement par voie naturelle, tout à fait normal.

Cette annonce du décès était comme si nous avions vécu un tremblement de terre intérieur au maximum de l’échelle de Richter. Il nous fallait attendre tout le week-end avant d’être libéré. Sans drame, nous avons passé ce temps en douceur dans l’expectative du lundi, dans un état de complète ouverture et d’humilité face à la vie. Ce fut aussi un temps privilégié entre nous, notre fille, qui, a postériori, a sauvegardé d’une certaine manière notre intégrité mentale.

Le lundi, arrivé à la maternité, Delphine était dans une attitude de totale ouverture.

Ce moment a été comme une danse cosmique où chaque élément était à sa place, perfection. Sans avoir rien choisi, notre individualité avait complètement disparu pour acceuillir de notre mieux notre enfant.

Il régnait une atmosphère de paix et de tranquillité. La seule chose qui reste dans ces passages ultimes est l’humour. Nous traversions ce moment de la même manière que si notre fille avait été vivante.

L’équipe soignante, que j’appelais la dream team, m’a proposé, alors que ce n’était normalement pas le protocole, de faire la toilette de ma fille. Je pleurais à chaudes larmes, pas de tristesse, mais de gratitude envers la vie de permettre des moments insoupçonnés d’une telle grâce. C’est l’instant le plus beau et incroyable de ma vie.

Je crois que ce jour là je suis vraiment devenu adulte. Comme je me plaisais à le dire et à le croire : « ma fille est d’autant plus exigeante du fait qu’elle ne soit pas là ».

Bien sûr, tout n’a pas été simple, parce qu’à peine arrivée, il a fallu organiser son départ. Mais aujourd’hui, à chaque fois que je pense à Déva, ce qui m’arrive très rarement parce que d’une certaine façon elle est toujours avec moi, c’est une sensation de lumière intense qui m’inonde d’amour inconditionnel pour la vie elle-même.

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