Limite de la médecine

Auteur Christopher Yerington

La patiente dans la zone préopératoire avait été infirmière à cet hôpital. Elle m’a dit qu’elle se souvenait de moi depuis que j’avais été stagiaire dans le même hôpital. Elle était si heureuse que je sois son anesthésiste ! Je me souvenais vaguement d’elle malgré toutes ces années. Elle a plaisanté avec moi sur mon attitude « innocente »… ou certaines jeunes infirmières m’appelaient aux étages pour « contrôler » les patients au milieu des gardes la nuit (pour obtenir une commande de Tylenol) et elle se mit à rire, « Chéri, elles voulaient juste parler avec un garçon attirant ! »

Jugez par vous même, c’était il y a 20 ans :

Jeune, j’étais, attirant, je ne sais pas.

Le chirurgien est entré en salle de pré-op et a déclaré que nous allions effectuer une anesthésie locale pour cette procédure car ses reins et son foie étaient « en mauvais état ».

Je venais juste de finir de lui annoncer ça. Nous nous sommes souri pendant que le chirurgien s’en allait après la signature. Maintenant je me souvenais d’elle plus clairement et de son sourire qui ne vous laissait pas de marbre. Je lui ai donné très peu de sédation, peut-être 20% d’une dose de sédation légère.

Elle était une « pro » de la chirurgie. C’était sa 38ème procédure en trois ans seulement. Une mauvaise maladie rénale. Celle-ci serait un peu douloureuse. Le chirurgien tentera de remédier à la circulation bloquée en rétablissant les flux dans son bras. Je lui ai donné des médicaments supplémentaires, mais en doses pour bébé. Durée totale, 45 minutes, nous avions terminé et elle était immobile et silencieuse. Une fois l’opération terminée, nous avons enlevé les draps bleus chirurgicaux. L’équipe de la salle d’opération était sur place et nous l’avons fait passer en moins d’une minute sur le lit de récupération.

J’aurais normalement branché tous les mêmes moniteurs d’anesthésie sur elle pour le transport (j’étais très à cheval à ce sujet, très procédurier concernant les processus appropriés et je les suivais à la lettre), mais nous étions dans la salle d’op juste à l’extérieur de la SSPI. C’était à moins de 10 mètres de l’endroit où elle se trouvait physiquement. Il ne s’agissait pas d’une anesthésie générale. J’ai mis l’oxymètre (comme toujours) et elle avait entre 86 et 87% de sat – ce qui n’est pas génial alors… j’ai rajouté de l’O2 à 3 L / min via la canule nasale – ça a pris un moment parce que la bouteille d’O2 dans le chariot était presque vide, alors j’ai du en prendre une nouvelle à l’arrière de la salle d’opération. J’ai aussi pensé à l’électrocardiogramme et le tensiomètre, mais comme elle n’avait pas eu une anesthésie générale, j’ai eu « l’impression » qu’il était préférable d’attendre un peu avec elle donc nous (l’infirmière et moi) avons décidé de patienter un peu le temps qu’elle devienne un peu plus éveillée avant de bouger.

Une minute passa. Nous avons juste attendu calmement. Le bip du pouls était régulier.

Une minute de plus. Je me souviens être totalement calme à ce moment. Bizarrement calme. Des années plus tard, je me souviens encore de ce calme et j’en ai parlé à ma femme (elle est également anesthésiste) plusieurs fois.

Brandi, l’infirmière de chambre m’a dit : « Chris… je… »

Je sortais de mes pensée soudainement, j’avais déjà compris ce qu’il se passait quand Brandi commençait à parler… quelque chose n’allait pas et ma main se dirigea vers sa mâchoire. J’ai levé son menton afin de libérer ses voies respiratoires et j’ai essayé de sentir son souffle sur ma main. Je me dépêchai de mettre mon stéthoscope et le posai sur sa poitrine.

Je n’ai rien entendu ! J’ai écouté plus attentivement. Mince. Je l’ai attrapé et retourné, puis j’ai tapé dessus – le son m’a explosé les tympans !

Le stéthoscope de retour sur sa poitrine… « Chris, elle ne respire pas. »

« Brandi, il n’y a pas de battements. Allez chercher de l’aide et le chariot de réa. Lancez le code bleu. »

Lorsque vous annoncez le code bleu dans les salles d’opération, TOUT est littéralement déjà présent dans la salle ou juste à l’extérieur pour maximiser les chances et les personnes arrivent en quelques secondes. Nous avons commencé le protocole de Réanimation Cardio-Pulmonaire Avancée et je l’ai intubée en 2 secondes, l’appareil d’assistance respiratoire a été posé en moins de 5 secondes et la RCP a pu commencer.

Le chirurgien revint dans la pièce et dit quelques mots choisis, suivis de : « Arrêtez-vous. Arrêtez tout. Elle a une ordonnance de Non-Réanimation. »

Oh non. Comment est-ce que je ne pouvais pas être au courant !?!

Il a dit : « Elle l’a changé ce matin. Je le savais, mais c’était un cas privé… suite à la visite chez son médecin traitant. » Il s’arrêta comme s’il lisait quelque chose dans le dossier. « Nous avons opéré, je veux dire… Je veux dire que nous l’avons fait pour l’aider afin de calmer sa douleur dans ce bras. » Longue pause. « Que s’est-il passé ? » Sa voix redevint forte, à la limite de la colère.

« Je ne suis pas sûr. Sa saturation montrait 86% avec un battement de coeur mais quand j’ai écouté, ce n’était pas un cas d’asystolie. Je ne sais pas ce qui s’est passé. Je ne sais pas. » Ma voix était plus forte maintenant.

Nous nous sommes arrêtés. J’ai sorti le tube de respiration. Le chirurgien a noté l’heure de la mort puis il est parti voir la famille. Nous avons fait ce que nous faisons d’habitude, nettoyer et redresser le corps. Nouveaux draps. Tout a été nettoyé. Je n’y avais jamais vraiment pensé mais en regardant les choses se dérouler, j’ai été, en quelque sorte, réconforté. Je me suis aussi senti un peu désorienté. Est-ce que j’avais foiré ? Comment ?

J’ai rempli un tas de paperasse puis je me suis dirigé vers la zone de récupération appelée la SSPI (Salle de Surveillance Post-Interventionnelle). Mon cas suivant avait été transféré dans une autre salle d’opération avec un autre anesthésiste. J’ai jeté un coup d’œil au cas, il m’a fait un signe avec le pouce levé. J’ai fermé la porte. J’ai vérifié mon cas précédent afin de libérer les autres. Signature faite, j’ai fouillé dans le dossier de ma patiente décédée en me demandant comment j’avais manqué la foutue ONR (Ne pas réanimer ou Ordonnance de Non-Réanimation).

Le chirurgien est venu me voir, il est arrivé dans mon dos, a posé sa main sur mon épaule et m’a dit : « La famille aimerait vous voir. » Aucune émotion dans sa voix.

Mon esprit était frustré parce que je n’avais pas fait d’erreur, mon cœur était lourd parce que ça me faisait mal de perdre une patiente, peu importe le patient, peu importe les circonstances… Et maintenant, je dois aller affronter la famille, ce que ne font pas les anesthésiologistes, même en cas de décès en salle d’opération. En général, le chirurgien gère la famille et les différentes questions. J’avais travaillé dans les soins palliatifs pendant un certain temps. J’étais doué pour les interactions patient-famille, même dans les cas tragiques.

Ils étaient neuf dans la salle d’attente… Beaucoup trop pour pouvoir tenir dans l’une des petites salles de conférence. La fille de la patiente décédée, son portrait craché, âgée de trente ans à peine, s’est approchée et… les bras tendus… m’a enlacée. Doucement, elle dit : « Merci d’avoir été là avec elle. Merci beaucoup » dans un murmure. Elle me serra fort et j’ai senti ma poitrine se serrer à l’intérieur par réflexe, j’étais confus et ému.

Les autres membres de la famille se sont approchés pendant l’étreinte. J’étais enveloppé par… l’amour, c’était ça… l’amour. Quand ils ont eu fini avec cette accolade, je me tenais là, un médecin tout en blanc entouré de neuf membres de la famille tout en noir. C’était presque comme si je pouvais tous nous voir, comme si je regardais les dix personnes d’en haut.

Donc ce n’est pas la patiente qui a dit quelque chose qui m’a fait mal à l’intérieur… c’était sa fille :

« Ma mère m’a parlé de vous il y a 10 ans. Elle demanderait à ces jeunes infirmières de vous appeler pour de petites choses parce que vous montiez toujours la voir et que vous vous en souciiez. » J’étais tellement confus à l’intérieur par ce qui était en train de se passer. J’ai brièvement considéré que j’étais peut-être dans un rêve. J’ai eu les larmes aux yeux.

J’ai reconnu sa fille à ce moment-là, c’est une infirmière à l’unité des soins intensifs. Elle a continué à parler, très calmement : « J’ai vérifié qui serait dans la pièce avec elle et quand je lui ai dit que c’était vous, elle a été tellement heureuse. Maman avait vu des anges toute la journée hier. Elle a changé son ONR car elle savait qu’elle allait mourrir aujourd’hui. Elle a dit que ça allait être avec vous. Elle a dit qu’elle était prête. Elle a dit qu’elle était heureuse. » Elle a ensuite pleuré. J’ai pleuré. J’ai pleuré encore plus. Ils m’ont étreint. Je me sentais profondément confus.

Ils m’ont dit « merci ». Quand ce fut fini, je suis reparti abasourdi par la profondeur de ce qu’il venait de se passer et par mes limites humaines de la compréhension de ce voyage appelé la Vie. Je me sentais m’éloigner et je suis entré dans l’ascenseur. C’était vide. Lorsque les portes se sont refermées, j’ai pleuré et à ce moment-là un petit morceau de moi que j’avais construit pendant des années pour être fort, imperméable et résister aux difficultés de la médecine… venait tout simplement de mourir.

Cette partie de moi n’est jamais revenue, je ne l’ai jamais reconstruite. Après cette affaire, j’ai plus ressenti. Plus de tout dans la vie. Avec le temps, cela a fait de moi un meilleur médecin et peut-être un meilleur homme.

À ce jour, ça fait un an… un an exactement, qu’était mon dernier jour d’opération en tant qu’anesthésiste. Mon bras gauche a échoué, ma main gauche a cessé de fonctionner correctement et quelques mois plus tard, j’ai été forcé d’admettre qu’il s’agissait d’une invalidité permanente.

J’ai pleuré plusieurs fois d’avoir perdu ma carrière, mais je ne pense pas avoir été aussi profondément touchée émotionnellement par quelque chose d’aussi vraie que les paroles de cette fille ce jour-là… Je me sentais si petit dans un monde que je ne comprenais peut-être pas malgré mon éducation et mon dévouement. J’étais si petit.

Que vous croyiez ou non en quelque chose de supérieur à l’humain dans l’univers… l’univers vous montre parfois des choses qui ne peuvent pas, ne demandent pas, et n’ont pas besoin d’être expliquées à cette partie de vous, c’est plus que ce que l’esprit et le corps ne peuvent comprendre… quelque chose de profond en nous apprécie et apprend de ces moments… et parfois même, oui, une partie de nous meurt dans notre vie si pleine.

~ Chris

Dr. Christopher Yerington

Columbus, Ohio

Bio : Ayant pris sa retraite d’anesthésiste clinique en raison d’un handicap en 2010, le Dr Yerington a mis son amour de l’enseignement et du service aux autres envers sa famille, ses collègues et la communauté. Il parle, échange et éduque divers groupes médicaux et dirige des programmes sur l’importance des grands handicap et des assurance-invalidité, mais aussi des compétences de base en médecine et en finances et d’un juste équilibre entre travail et vie privée. Chris aide et conseille également les jeunes médecins en matière de stress, d’épuisement professionnel et de suicide dans ce domaine. Après avoir étudié le droit et les écoles de commerce, Chris reste un étudiant perpétuel de la vie humaine, un scientifique et un futuriste optimiste dans son coeur.

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